Un casque de légende, l'Abyss 1266

Pour Steve Guttenberg, journaliste émérite de la scène audiophile américaine, l’Abyss 1266TC est tout bonnement le meilleur casque au monde. Steve est un journaliste enthousiaste mais il n’a jamais décerné un tel titre. Et il faut du courage pour faire une déclaration aussi engagée sur un casque pareil : un châssis aux allures d’accessoire sado-maso, un poids de 640gr hors câble, un prix de départ de 5450€ (taxes comprises, ouf!). Avec l’Abyss, tout est extravagant, de sa genèse à ses performances.

L’Abyss 1266 est l’oeuvre de Joe Skubinski et de son fils Eric. Joe n’est pas née de la dernière pluie. Après avoir officié chez Bower&Wilkins comme chef de projet sur le câblage et les filtres, il vole de ses propres ailes dès 1990 en créant la marque JPS Labs, spécialisée dans la conception de câbles très haut de gamme. Il lance la série SuperConductor et défraie la chronique avec un alliage d’aluminium breveté alors que l’audio-sphère ne jure que par le cuivre et l’argent. Avec l’Abyss, Mr Skubinsky n’en est donc pas à son premier coup d’éclat.

 

Il aura fallu 5 ans pour mettre au point l’architecture et la technologie de l’Abyss 1266. Ces 5 années de gestation coïncident avec la période de Grande Récession qu’a traversé le monde entre 2007 et 2012, cet effondrement économique dévastateur consécutif à la crise des Sub-primes. Le développement d’un casque « cost no object » au moment où tout fout le camp relève de l’acte de foi ou de la pure inconscience mais il montre qu’une fois de plus, Mr Skubinski trace sa route en dehors des sentiers battus. 2012 est donc l’année où le design global de l’Abyss est gravé dans le marbre. La référence du modèle est d’ailleurs là pour nous le rappeler : 12 comme 2012, l’année de naissance de l’Abyss ; 66 comme 66mm, le diamètre des membranes planes qui l’équipent, resté inchangé jusqu’à nos jours.  

La première présentation de l’Abyss 1266 a lieu à la CanJam Rocky Mountain de 2013. Tout le monde est pris de cours car aucun fabricant de câbles audio ne s’est jamais aventuré si loin de son expertise de prédilection. On devait aussi penser que l’on ne pouvait faire ni mieux ni plus cher que le Stax SR-009 (5200$ à l’époque). ll est d’ailleurs amusant de se replonger dans la lecture des chroniques de cette époque tant du côté des journalistes que des membres de forums (voir plus bas). Les avis sont partagés. On critique comme on encense. On s’étonne qu’un casque aussi disgracieux puisse valoir 5450$. On s’émerveille dans les mêmes proportions en découvrant qu’un casque, intrinsèquement limité en spatialisation et en rendu des basses, puisse ouvrir une scène aussi large et profonde, et cogner aussi bas avec autant de netteté dans les graves. Avec l’Abyss, on vient de franchir un palier de performances qui n’a cessé d’être repoussé d’une itération à l’autre : après le 1266 OG en 2013, il y eut le 1266 Phi en 2017, le 1266 Phi CC en 2018 (changement de pads) et enfin le 1266 TC en 2019. En 7 ans, l’Abyss aura tout de même connu 3 évolutions mais la forme du châssis et les fondamentaux demeurent.

 

Les performances de l’Abyss ont plusieurs origines. Son châssis est suspendu ce qui permet de poser les écouteurs à fleur d’oreilles plutôt que « clampés » comme c’est le cas avec un arceau classique. De plus, le montant supérieur du châssis est mobile, autorisant un positionnement des écouteurs selon un angle ouvert ou fermé qui augmente ou rétrécit l’espace de reproduction. Poser les écouteurs face aux oreilles (plutôt que les plaquer) et faire varier leur angle n’est pas une idée nouvelle : le mythique AKG-K1000 fabriqué entre 1989 et 2005 cultivait ce principe mais avec un châssis fixe posé sur le crâne et des écouteurs mobiles fixés sur charnières. Deux casques lancés ces 3 dernières années se sont d’ailleurs inspirés d’une telle topologie : le MySphere (sorti de la cuisse d’ex ingénieurs d’AKG) et le Raal Requisite SR1a. Leur performance de spatialisation est bluffante comme l’était celle du K-1000.

 

Mais à tous deux, il manque une bonne louche de basses, de ces basses percussives, profondes… jouissives comme seules des enceintes à haut-parleur de fort diamètre peuvent reproduire. C’est là que le talent de Joe Skubinski va opérer de nouveau en créant des drivers hors normes : en diamètre de membranes, en excursion, en rigidité et en puissance d’aimants pour garder tout cela sous contrôle. Résultat : il n’y a que très peu de casques capables comme l’Abyss 1266 de remuer autant d’air et creuser les graves jusqu’à l’infra. Un Final Audio D8000 descend bas mais sa scène est bien moins expansive que l’Abyss. L’Abyss va d’ailleurs si loin dans les basses fréquences qu’il lui faut une structure inerte, mécaniquement immune aux résonances, ce qui explique l’épaisseur et la rigidité du châssis, et donc le poids de l’ensemble.

Ces explications devraient vous réconcilier avec la singularité de l’Abyss 1266. Son allure est aussi iconoclaste qu’intimidante mais elle révèle un interprète hors du commun dont l’expérience est proche, en résolution, en vivacité et en spatialisation, d’enceintes à haut-rendement qu’on aurait doté d’un bon gros caisson de basse. En somme, nous ne voyons rien de tel qu’un Abyss 1266 pour vous transporter au sommet de l’émerveillement musical.

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